Dédicace #58 – Un sac de billes – Joseph Joffo

Nous remercions Julien, qui nous a envoyé cette magnifique dédicace à l'occasion du concours que nous avons organisé avec notre partenaire lors de la Foire du Livre de Bruxelles 2020 .

Je m’appelle Julien Alain Louis Isoré et j’ai 42 ans. J’ai survécu à beaucoup de choses dans ma vie sans pourtant être un héros de guerre. Finalement j’ai eu beaucoup de chance. Le malheur est une chose relative. Il ne peut jamais s’évaluer. Ainsi la tristesse de perdre son chien peut être égale à la tristesse de perdre sa mère quand c’est la première fois. On aura peut-être d’autres chiens mais on n’aura jamais d’autre mère. On perdra des amis, des frères peut-être mais la première des tristesses sera toujours la plus difficile. La souffrance n’a pas d’échelle. Elle envahit le corps et le crispe. Inévitable. Très tôt donc j’ai su que j’allais devenir peintre pour fuir. Très tôt j’ai su que ma vie serait comme celles des livres et donc je ne lisais pas. Je voulais vivre le livre. La lecture me semblait trop passive. Avec le temps, je suis devenu artiste plasticien. J’ai d’abord envisagé l’amour comme une œuvre d’art avant de trouver mon évidence. Car chanceux je l’ai trouvé. Je fais de la forêt une œuvre d’art. Je suis un artiste-forêt.

 

Il devait être déjà à bord car je ne sais plus comment il est arrivé dans mes mains. Comme un animal de compagnie offert depuis l’enfance ou un parrain, il attendit que je grandisse pour pouvoir enfin me promener. Je commençais l’été de mes 11 ans, coincé sur un navire avec ma famille. Le soleil brulait le mois de juillet et le froid de l’eau ne rafraîchissait personne. Confiné dans une passion nautique parentale, j’ai grâce à lui pour la première fois pu m’échapper d’eux. Il me fallait fuir le souvenir d’un accident de l’enfance où un étranger m’avait amputé de l’innocence et le monde adulte me dégoutait. Ce fut ce moment de paix, bercé par les vagues bleues de Prusse, à l’arrière, au milieu du cockpit et parmi eux. Ce fut entre leurs cris et leurs ordres, entre leurs silences et leurs souffrances mais j’ai pu pour une fois n’être pas là. J’ai, grâce à « un sac de billes » de Joseph Joffo, eu l’autorisation de ne pas leur répondre et de gouter enfin à l’absence du monde des hommes.

 

Je ne me souviens plus très bien de l’histoire mais une chose certaine c’est cet enfant dont les paroles étalaient leur course devant mes yeux pour me donner la première leçon de mon existence : J’avais de la chance. Si j’ai lu si vite et si avide c’est parce que je voulais savoir. Savoir comment le petit Joseph allait survivre enfant dans l’aventure de la seconde guerre mondiale ; lui petit juif condamné à la mort par des adultes aussi débiles que cruels. Effrayé et rempli de compassion pour cet être plus jeune que moi, je voulais en avoir le cœur net. Un espoir donc ce petit joseph en culotte courte, sauvant sa vie, malin et réfléchi. Je pouvais moi aussi sauvé la mienne. Tout devenait désormais possible. A chaque instant je me rappelais du vrai de l’histoire et cela me semblait incroyable cet enfant vivant autant de tourments et frôlant la mort chaque seconde en échappant au sort adulte. Aujourd’hui quand je regarde les réfugiés de Syrie où ces bateaux perdent des enfants dans les vagues de la Méditerranée je repense à Joseph. Lui aussi il a eu de la chance. Aujourd’hui connaissant le confinement provoqué par une pandémie et la nouvelle souffrance du premier ami perdu, je repense à toi Joseph. Cet ami pleuré justement me le disait aussi. Nous avons beaucoup de chance. Nous avons la chance d’écrire nos vies.

 

Ainsi, je ne vous recommande pas particulièrement « Un sac de billes » de Joseph Joffo. Ce que je vous recommande : c’est d’écrire votre aventure chaque jour. De vous imposer l’éthique de la sincérité pour explorer vos sentiments et pour les dire : Aimez. Je vous en supplie. Et prenez les risques de votre propre autobiographie. Mais, si vous vous sentez seul dans la folie des hommes avec l’envie de fuir vous rongeant les tripes alors peut-être « un sac de billes » pourra vous aider. Et si je peux me permettre un conseil : détendez-vous ! Quoi qu’il arrive il y a toujours une bonne nouvelle. Là, quelque part.