Dédicace #72 – Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier - Patrick Modiano

Nous remercions Véronique qui nous a envoyé cette magnifique dédicace à l'occasion du concours que nous avons organisé avec notre partenaire lors de la Foire du Livre de Bruxelles 2020.

Je l’ai lu pour la première fois en 2014. Ou en 2015. Je ne sais plus. Peu importe… Imaginons que nous sommes en 2015. J’ai alors 48 ans (j’en ai 52 maintenant, je suis fonctionnaire dans l’administration fédérale et je vis à 3080 Tervuren). Je flâne dans une librairie bruxelloise lorsque mon attention est attirée par un bandeau rouge sur une couverture crème : « Prix Nobel de littérature 2014 ». Un argument de vente auquel je ne suis pas nécessairement sensible. Sauf que je ne connais pas Modiano, que je n’ai pas la moindre idée de qui il est, de ce qu’il écrit, de comment il écrit… J’ai bien lu l’une ou l’autre critique (comprendre « jugement défavorable ») mais le titre de ce roman me plaît  – et pour moi, le titre, c’est important –, c’est donc l’occasion, je me laisse tenter et je me dirige vers la caisse.

Amis lecteurs potentiels, vous devez le savoir d’emblée, quand il est question de Modiano, il y a deux camps : les admirateurs quasi inconditionnels de l’œuvre (dont je suis) et les lecteurs qui affirment mourir d’ennui dès les premières pages. Ces derniers vous diront qu’ils ne parviennent pas à entrer dedans. Je serais, moi, passée à côté de l’atmosphère particulière qui se dégage de ce roman et je n’aurais pas découvert les autres écrits de Modiano si j’avais tenu compte de ces avis. Oubliez donc ce que les autres vous chuchotent à l’oreille, expérimentez et voyez si l’auteur parvient à vous emmener derrière les lignes…

De mon point de vue, Modiano est formidablement doué pour planter un décor, pour mêler les époques, un Paris actuel et un Paris révolu – mais pas nécessairement nostalgique – où se croisent des personnages troubles. Dans Pour que tu ne te perdes pas […], on suit un narrateur confronté à des fragments de son passé. Certaines pièces du puzzle manquent, il est souvent question de doutes, de pistes qui semblent ne mener nulle part mais l’atmosphère et le mystère sont, eux, bien présents. C’est introspectif mais jamais plaintif ni mélancolique.

Ce livre a changé ma vie car je me suis rendue compte que le schéma narratif classique comptait peu pour moi. Les péripéties et l’action ne m’intéressent pas. Je n’ai pas besoin d’être bousculée par un récit. Ce qui me retient, c’est la forme, le style, un récit qui évolue par petites touches, des émotions en finesse, une écriture qui suscite des images… Celle de Modiano, à la fois simple et élégante, y parvient toujours.

Lire « Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier » c’est comme marcher longuement, en solitaire, au hasard des rues, dans une ville où l’on n’a plus mis les pieds depuis vingt ou trente ans. Je souhaite à ceux qui n’ont pas encore lu ce roman d’arriver à s’y perdre, eux aussi.