Dédicace #10 - Belle du seigneur - Albert Cohen

A 37ans, je suis la femme de lui et la maman du nôtre. Après deux années de « contemplation » choisie et accomplie, je redécouvre « la vie active » et ce qui s’en suit ; le cirque de la hiérarchie, le romantisme très discret d’un contrat de travail, l’humour du badge de pointage, la morosité du dimanche soir sans parler de l’excitation ahurie du vendredi, le supplice de ne pas pouvoir retenir le temps qui s’en va car il s’enfuit, le luxe de pouvoir/devoir aimer ce que l’on fait…ce qui a immédiatement déclenché l’avènement du projet « Dédicaces », imaginé, fantasmé et façonné avec Valentine, pour la première fois, il y a plus de dix ans.

 

J’ai lu quelques livres, j’ai été portée, transfigurée, malmenée, dérangée, rassurée et cela particulièrement ces dernières années mais avant cela j’ai été forcée aussi. Le bagne des livres contraints, la délivrance des profils d’œuvre et cela jusqu’à celui qui a tout changé. A vingt ans, s’il voulait, je sautais dans le lac. Dieu soit loué, c’est dans « Belle du Seigneur » que je me suis jetée. Non seulement transportée par l’histoire passionnelle et dévorante d’Ariane et Solal que mon adolescence tardive a vénérée mais aussi régalée par les descriptions savoureuses d’une certaine médiocrité humaine, par celles de cette passion qui consume les amants, j’ai surtout été subjuguée par la description de cette « voix » intérieure. 

Avec, entre autres, la scène d’Ariane dans son bain, Albert Cohen a réussi à rendre ce flux de pensées futiles ou pas, réel à l’écrit ;  en faisant abstraction de toute ponctuation. Une technique simple qui rend réelle et tangible une idée complexe. J’avais alors déjà retrouvé au cinéma surtout, ce sentiment contemplatif, très douloureux ou heureux, biaisé mais unifié, libre de toutes actions, puissant que peut inspirer une route, un paysage, un bain du coup mais le lire… ! L’écho fut bruyant chez moi. Assaillie de pensées incessantes depuis l’enfance que l’on peut nommer tantôt mélancolie, tantôt imagination et tous leurs synonymes aussi, vous l’aurez compris, l’humeur intervient ici, j’ai repéré avec « Belle du seigneur » des pistes de remèdes : lire et écrire.

 

Je l’ai offert et dédicacé beaucoup déjà. Je ne l’ai jamais relu, j’ai encore trop peur d’abîmer le souvenir parfait d’un premier amour. Mais vous qui ne l’avez pas lu, c’est une brique et je vous envie. A tous les inconditionnellement amoureux, les fous, les rêveurs, ceux qui aiment le goût des vitres du train, ceux qui promènent en laisse un nuage de pensées, les tristes, les imbéciles, les heureux, ceux qui pleurent trop vite ou jamais mais qui aimeraient, les hommes, les femmes, je vous dédicace «  Belle du Seigneur ».