Dédicace #18 - My Absolute Darling - Gabriel Tallent

Enfant et adolescente, je dormais peu, et lisais beaucoup. Adulte, j’ai fait semblant de lire beaucoup et dormi autant que possible, comme des tas de parents. C’est la maladie soudaine d’un de mes enfants qui m’a ramenée vers la lecture. J’ai enchaîné les livres tristes et durs. J’avais besoin de fixer à tout prix les tournants moches d’une vie pour ne jamais, jamais, une fois passé celui que vivait ma famille, en édulcorer le souvenir et prétendre, convaincue et souriante, que les épreuves rendent la vie plus belle. 

 

“My Absolute Darling”, c’est la littérature américaine comme je l’aime: une écriture réaliste, directe, associée à la grande liberté de mélanger les styles, de recourir au surnaturel ou au fantastique. Je l’ai lu par hasard, parce qu’il avait été élu roman de l’année par le magazine America et recommandé du coup par François Busnel dont je suis un petit peu honteuse d’être fan. 

 

Ce livre fut un choc. Douloureux, au sens premier du terme. L’histoire est insoutenable, elle fait écho aux pires faits divers sur lesquels vous avez évité de vous pencher de trop près ces dernières années. Tout est suggéré, donc tout est dit. On est pourtant emporté par le rythme haletant des allers-retours du personnage principal entre un chez soi quel qu’il soit et la fuite. Je n’avais jamais rien lu de tel. 

 

Et puis, une fois le livre achevé, cette pensée pour l’auteur: quel travail! C’est Sisyphe qui, finalement, parvient exténué avec son rocher en haut de la colline. J’ai découvert plus tard que “My Absolute Darling” est le premier roman de Gabriel Tallent, 32 ans, qui a consacré 8 ans de sa vie à cet ouvrage sans aucune certitude, au prix de sacrifices auxquels seul un artiste de grand talent (cqfd) peut consentir. 

 

Bref. Je suis béate d’admiration, je n’ose pas vous le recommander, il est “irrecommandable”, mais je dois vous en parler. C’est le livre qui a donné l’impulsion au projet Dédicaces: sans doute, le contexte dans lequel je l’ai lu a influencé ma lecture. Mais n’est-ce pas le cas de tous les livres qu’on aime?