Dédicace #27 - Ma vie - Carl Gustav Jung

Je serais bien en peine de citer LE livre qui a changé ma vie. Beaucoup de livres ont changé ma vie. Chaque livre change ma vie tant qu’il m’oblige à revoir le monde, un peu à la façon dont ces verres que l’oculiste glisse l’un après l’autre dans la monture de fer articulée qu’on vous a posée sur le nez à la consultation, chaque verre contribuant à préciser la vision du tableau à déchiffrer. Des écrivain·e·s et des livres m’ont bouleversée plus que d’autres : en fiction je dirais, en vrac, « La découverte du ciel » d’Harry Mulish (on peut donc être comme ça), « D’autres vies que la nôtre » et « Un roman russe » d’Emmanuel Carrère (on peut donc écrire ça), « Lignes de faille » de Nancy Houston ou « Vertiges » de Lionel Duroy (on peut donc raconter une histoire comme ça). Et c’est juste ce qui me vient à l’esprit au moment de rédiger ce billet. Hier, il y a vingt ans, il me serait venu d’autres titres, demain il m’en viendrait d’autres aussi, autant de livres qui m’ont tordu le cou, m’obligeant à regarder les choses sous un autre angle, mais j’oublie leurs titres et parfois même leur contenu ; je sais juste que j’en suis restée à chaque fois un peu tordue, cric crac, des cervicales et du point de vue.

Il y a un livre qui m’a remuée bien profondément, c’est « Ma vie » de Carl Gustav Jung. Avant cela et depuis la fin de l’adolescence, disons que j’étais existentialiste. Au lycée, nous avions lu Camus et surtout Sartre ; et même si j’avais découvert ce dernier à travers son théâtre et ses romans, il m’apparaissait d’abord comme un écrivain politiquement engagé avant que d’être un philosophe. Quelques mois plus tard, lors de mes études de philo, c’est le Castor qui devint mon écrivaine de chevet ; j’admirais la femme, l’intellectuelle, la sulfureuse amante, la marcheuse infatigable, la voyageuse :  je me suis longtemps targuée d’avoir tout lu de la grande Simone. Dont, évidemment, le Deuxième sexe qui fonda beaucoup de choses pour moi comme pour tant d’autres.

J’entrai donc dons la vie adulte toute drapée de ma liberté, mon existence précédent mon essence. D’avoir lu Freud, Marx ou Durkheim n’avait guère entamé mon orgueil.

Il y a une dizaine d’années, j’ai fait la connaissance d’une femme remarquable, philosophe, poétesse et psychanalyste jungienne et je lui ai demandé : que dois-je lire de Jung pour commencer ? Elle me recommanda « Ma vie ». Le bouleversement fut double. Le premier, doucement imperceptible, fut de l’ordre du vacillement. De la mise en doute de la raison comme outil ultime, total et radical de lecture du monde. De la relativisation du territoire conquis ou à conquérir par la liberté (libre choix, libre arbitre) devant celui sombrement occupé par nos déterminismes. Au fil de ma lecture de Jung, une image se mit à flotter dans mon esprit : celle d’une boule de sens rationnel et tout autour, de divers éléments en orbite ; la lecture de Jung permettait tout à coup à ces « satellites » de trouver du sens dans une vision du monde élargie. L’autre bouleversement fut immédiat : je me mis à rêver. Toutes les nuits. Plusieurs fois par nuit. J’appris à me souvenir de mes rêves, j’appris à les noter. Je continuai ma lecture de Jung, et chaque nuit, j’allais m’endormir au bord d’un territoire inconnu, mystérieux et plein de surprises. Qui était moi, et ignoré de moi. Je devenais le Stanley de mon inconscient… mais pas encore le Champollion.

 

Au bout de six mois, j’ai pensé que la psychanalyse, c’était comme la natation : vous pouvez lire plein de livres sur l’art de nager, tant que vous n’êtes pas entré dans l’eau, vous n’y connaissez rien. Je suis entrée en analyse. Et j’en suis sortie cinq ans plus tard, transformée, et pour toujours en transformation. 

La psychanalyse a fichu un sacré coup à mon orgueil de jeune existentialiste ! Mais l’analyse n’est pas que la prise de conscience fataliste de nos déterminismes. Par la parole et par le transfert, elle permet leur narration et la (re)négociation de leur sens. C’est là que s’inscrit la liberté : dans ce « jeu » (au sens d’écart) qu’ouvre la narration. 

Mon vieux fond rationaliste a résisté à la tentation mystique à laquelle nombre de Jungiens ont succombé. Une analyse est ce qu’en fait l’analysant·e, et c’est à ce patient et merveilleux travail que je suis redevable de la liberté qui est la mienne aujourd’hui : moins orgueilleuse, moins illusoire, plus lucide. Cette prise de conscience m’a servi d’axe dans deux livres fort différents : Outre-Mère, un roman dans lequel la narratrice revisite un secret de famille dont l’opacité intoxique trois générations. Sa mise en lumière, sa narration et la renégociation du sens de ce secret libèrent les protagonistes qui poursuivront leur vie en meilleure connaissance de cause. C’est l’axe aussi de Comment je M’appelle, un essai sur les prénoms au sous-titre évocateur : Porter un prénom : du déterminisme à la liberté, dans lequel plus de 400 personnes, dans un micro-récit de vie, redonnent du sens au désir de leurs parents inscrit dans le choix du prénom qu’ils portent.