Dédicace #52 - L'été - Albert Camus

Ô toi, toi qui as lu mes lettres d’amour, mes lettres de désespoir, mes hallucinations érotiques et mes souvenirs douloureux, laisse-moi te dédicacer cette lecture qui, parlât-elle d’autre chose, me narrait les mêmes échos du manque et de l’absence. « La mer au plus près », extrait de « L’été » d’Albert Camus.

 

« J’ai grandi dans la mer et la pauvreté m’a été fastueuse ».Ce glissement sémantique au dedans de la mer de son enfance illustre à lui seul le génie littéraire de Camus. Écrivain de l’essentiel de l’homme, de la quintessence de l’humain, cette « cinquième essence », autre, ajoutée aux quatre éléments du monde.

 

Cette mer est un tout, milieu originel, maternel, sexuel, sacré, d’une richesse et d’une profondeur infinie, « grande mer, toujours labourée, toujours vierge, ma religion avec la nuit ! » dit-il autre part. Grandir dans la mer fonde son existence et me renvoie dedans ma propre enfance et mon adolescence solitaire dans la nature et dans les livres, à fuir une mère. Lire, c’est vivre, par procuration, par mots de vie interposée. 

 

Et puis son oxymore magnifique, où la condition précaire est, au contraire d’un frein, source de dépassement, de rêve, d’imaginaire, de vie intérieure sans limite, de fastes immatériels, de « bonheur royal ». 

 

« Puis j’ai perdu la mer; tous les luxes alors m’ont paru gris, la misère intolérable ». La perte de la mer le plonge dans un réel ignoble, au sens étymologique du terme, terne et désabusé. Errance obsessionnelle de celui qui a vécu et perdu un grand amour, mais toujours, le cherche, égaré dans le monde de vacuité, « d’inanité sonore », aurait dit Mallarmé. 

 

« Depuis, j’attends. J’attends les navires du retour, la maison des eaux, le jour limpide ». Attente, égale-t-elle espoir? Lire, égale-t-il vivre? Le passage du sein maternel à la gangue sociale s’exprime alors, impitoyable. 

 

« Je patiente, je suis poli de toutes mes forces. On me voit passer dans de belles rues savantes, j’admire les paysages, j’applaudis comme tout le monde, je donne la main, ce n’est pas moi qui parle. On me loue, je rêve un peu, on m’offense, je m’étonne à peine. Puis j’oublie et souris à qui m’outrage, ou je salue trop courtoisement celui que j’aime. Que faire si je n’ai de mémoire que pour une seule image?"

On me somme enfin de dire qui je suis. “Rien encore, rien encore… ”

 

Le reste n’est plus qu’indifférence et cynisme. Sans désespoir pourtant. Il reste le soi et l’avenir... rien encore, rien encore!

 

Il n’y manque que les parfums, chérie!